Les yeux de Paris

                          

                                      3 des 381 mascarons qui ornent le Pont-Neuf à Paris attribués au sculpteur Germain Pilon (1528-1590).

Des milliers de regards tiennent Paris:

Ceux que nous confions chaque jour aux êtres, aux choses, aux reliefs que nous regardons et lesquels nous fécondons des visions intérieures que finit par forger la mémoire et recomposer l'athanor dans lequel nous cuisons tous,

Les regards qui escortent le nôtre, ceux de tous ceux dont les pas nous précèdent et qui avec le temps s'amalgament dans la texture de la ville, se confondant avec la pierre que des imagyers taillent pour y capturer le sentiment de l'oeil qui la rencontre,et ainsi, nourrir à l'insu des archéologies humaines le Feu des croyances vives d'une transmutation en cours des visions des hommes.

Les regards des murs, des figures de pierre et d'esprit qui parfois viennent s'y inscrire depuis les temps les plus anciens où l'on n'était pas dupes que tous ces visages, tous ces regards servaient le détournement de forces invisibles dont la ville, la place, la rue à Paris sont le théâtre. Et le visible: le bouclier.

Paris est le théâtre d'une lutte en corps, en cours. L'imaginaire chrétien et allégorique du Moyen-Âge l'avait deviné et crypté sous couvert d'un mot, qui nous vient d'un poème de l'antiquité tardive et qui devient le paradigme d'un combat initiatique et spirituel avant que de se frotter à l'influence de l'amour courtois et de l'alchimie pour se grandir d'une dimension philosophale: la psychomachie.

"Psychomachie", un néologisme grec au travers lequel s'épousent le principe du combat et celui de l'âme. Une hiérogamie propre à l'ésotérisme de Mnémosynè que le langage finit par recueillir et conserver à raison de recouvrir et de masquer.

"Psychomachie": littéralement "le combat de l'âme", "le combat pour l'âme".

La ville est un théâtre d'âme- et Guy Debord l'a fort bien compris, lui qui réinvente le terme de "psychogéographie- où se poursuit ce que l'iconographie hermétique que les manuscrits alchimiques de la fin du Moyen-Âge ont décliné force d'énigmes visuelles et sémantiques, décrit comme "la lutte du Fixe et du Volatil".

Aurora consurgens, enluminure extraite du manuscrit daté de 1420, conservé à Zurich.

Qu'elle décrit et représente pour paradoxalement voiler et suivant la filiation d'une l'ambiguité sacrée qui court depuis les oracles des traditions païennes, les jeux rituels et inversés des mystères des carnavals, les énigmes iconographiques des enseignes, des blasons puis des emblèmes- qu'il était impérieux de mettre en bouche, de prononcer pour espérer comprendre en faisant jouer les assonances- jusqu'aux jeux les plus inoffensifs qui se retrouvent pétrifiés en métaphore dans l'usage comme une vis viva, une étincelle vivante dont la tradition orale, non-écrite et donc libre s'avère le corps conducteur.

Les anciens Stoïciens postulaient l'existence d'une "anima mundi", une âme du monde qui innerve substantiellement la puissance de la manifestation du monde dans sa réalité de chair et d'esprit. Un souffle, un "pneuma" qui permet la continuité imaginaire du sensible et la trame des mémoires que finit par faire oublier la palingénésie du Temps. Au Moyen-Âge, les rites d'inversions des valeurs et des normes tendent à régénérer cette puissance primordiale afin de poursuivre le jeu de l'existence que la figure du Mat (le Fou) du Tarot de Marseille n'a de cesse de rebattre; Le Fou des fêtes initiatiques médiévales (>latin. "folis": le souffle) que le XV ème s. multiplie dans les cours sous le visage grotesque du bouffon (>italien. "buffo": la bouffée, le vent) est préposé à cet office à la fois ludique et sacré de la circulation des vents. Vents, souffles des flatulences corporelles dont l'oeuvre de Rabelais orchestre un joyeux concert et dont les confréries contemporaines des "Soufflalculs" et des "Pétengueules" déclinent l'harmonie des sphères à l'échelle des distractions et des liturgies urbaines.

Soufflets pétardiers sur l’envers et l’étendard de la confrérie carnavalesque de la Mère Folle, Bourgogne, XVIIe siècle

Le pneuma des anciens, les flatulences obscènes et nonobstant mystiques des carnavals, la bouffonerie de cour et les souffleurs de rue, derrière leurs apparentes et tapageuses facéties, concourrent d'un mystère universel: celui que les alchimistes s'éfforcent de capturer via les cohobations nombreuses des métaux qu'ils éprouvent par le Feu et qu'ils ont coutume de figurer-parce qu'il ne cesse d'échapper à leurs efforts de fixation-sous les traits d'un Mercure fuyant, volatil.

L'esprit vagant et imprenable au coeur de l'animation de la matière: le Tarot lui donne le visage d'un Fou errant qui bientôt se métamorphosera en "excuse" puis en "joker" de nos jeux de cartes modernes, l'alchimie le nomme "Agent universel" et s'efforce de le courser au coeur du mystère de la création du monde que le creuset redouble à l'échelle microcosmique d'une démiurgie accélérée.

Un alchimiste appliquant un soufflet dans le creuset, tableau anonyme, XVIIIème s.

Ce n'est pas un hasard si la figure mythique d'Atalante donnera à la littérature hermétique un de ces traités les plus singuliers: l'Atalante Fugitive de Michael Maier publié en 1617 qui s'avère être aussi une "fugue" musicale.

Le "Fou', le "Feu": une voyelle les distingue et donne raison à l'alchimie du Verbe du jeune Arthur Rimbaud.

 

Incarnation de la mort du principe conservateur en face duquel il fait figure de principe de désintégration, le Fou recompose en permanence le corps démembré de la réalité pour en attiser le foyer de métamorphoses; il tient du Feu secret de l'énigme de la patience des opérations alchimiques: comme le suggère son absence de numéro dans le jeu du Tarot, c'est parce qu'il n'a aucune valeur qu'il peut toutes les prendre. Signifiant flottant,  "Trickster", excès de vent, souffle errant: il est le miroir par excellence, celui qui rendit fous les philosophes de la vision au Moyen-Âge qui s'épuisèrent à tenter de comprendre de quelle substance le reflet se compose, celui qu'en alchimie on nomme "le miroir de l'art" et grâce auquel capturer en laissant fuir, révéler en occultant la course du grand mystère qui nous tient cousus aux regards qui nous précèdent. Et dans une vision d'un monde comme un théâtre où les forces en lutte subtilisent le poids et massifient l'éther des passions qui nous traversent sur le foyer enthalpique des métamorphoses des désirs.

Dans ce théâtre occulte manifesté partout et dont les anciens mages tentaient d'arpenter les sentes force de techniques et de talismans vissés à l'Art de la Mémoire, le regard est la clé;

Clé qui ouvre le Palais des Philosophes, hortus conclusus, "jardin clos" où Jean de Meung enferma la Rose dans son Roman éponyme, et où, nous rappelle la science d'Hermès, celui qui s'y risque d'aventure sans son secret est comparable à l'homme qui voudrait marcher sans faire usage de ses pieds.

Atalante Fugitive, Michael Maier, 1617.