Nadia Barrientos

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Née dans la ville des Nuits de Restif de la Bretonne, c'est à Paris qu'elle se découvre un intérêt pour l'alchimie et pour l'illusionnisme, deux creusets de pratiques et de spéculation qui orientent le regard qu'elle porte sur le monde et dont elle nourrit ses recherches.

Historienne d'art, son travail entend réveiller les hantises que la représentation envoûte dans les discours et les images figées et à conjurer les destins institutionnels de la mémoire, pour redonner souffle à l'intuition que l'imaginaire est l'outil vivant et offensif des métamorphoses.

L'image -qu'elle soit tangible, mentale, fantôme, ésotérique, idéologique, etc. -devient le creuset d'un déplacement du regard et de sa circulation, dans le hors-champ paradoxalement sensible de l'invisible. Il s'agit alors de remettre en jeu et en risque une traversée hantée des métamorphoses du regard pour renouer avec la magie au sens plein: le mystère de ce qui circule et agit entre le visible et la vision, entre les hommes et les choses et qui laisse deviner l'accès ambivalent d'une aliénation et d'une liberté possible.

 

Le Bateleur

Sous l'auspice de la figure du Bateleur que l'on retrouve dans l'iconographie du Tarot de Marseille, magicien de merveilles et de peu, philosophe ou charlatan de foire et de rue que l'on croise aussi au plus proche, dans la ville ou dans l'horizon moins tangible de la pensée mais toujours dans des marges, et qui opère selon elle une transaction fondamentale dans l'espace public et psychique : celle qui inscrit la tentation d'un écart, qui, par mystère ou bien par jeu, laisse infiltrer le doute et ce faisant, rebat les frontières du vrai et du faux, du crédible et de l'incroyable, de l'ancien et du nouveau, du présent et de l'absent.

 

 

Figure de l'indétermination, du "clair-obscur"qui transcende alors sa définition strictement picturale pour se découvrir magique -in fine politique- le Bateleur révèle sous les oripeaux de l'inoffensif saltimbanque, l'artère d'une pensée étendue de la subversion où il réallume la puissance de l'illusion.

Maître d'une signification vivante au seul titre qu'il la recompose, acteur autant que spectateur de ces métamorphoses, le Bateleur sait que les êtres et les choses n'existent pas: ils apparaissent. Il sait que les êtres et les choses n'existent pas pour toujours: ils disparaissent.

Mais il sait aussi qu'il arrive qu'ils changent et se transforment -dans la nature et la psyché. Voilà ici la "magie" la plus précaire et nonobstant la seule qui vaille la nébuleuse toujours exponentielle, dans le champ des superstitions ou des sciences humaines, des à-cotés stratégiques de ses définitions.

 

La Lutte du "Fixe" et du "Volatil"

L'image, la représentation dans un sens large, est saltimbanque : parce qu'elle trame et détrame en un seul geste ce qu'elle offre à voir et ce qu 'elle fait disparaître, elle inscrit le désir au centre d'un combat dialectique où les forces de tension ne s'opposent pas tant qu'elles participent d'une noce avec l'éclair d'un présent rendu: l'ivresse d'un instant vécu.

Voici sans doute ce que Walter Benjamin soupçonnait lorsqu'il appelait à « faire de la poétique une politique qui commencerait par gagner à la révolution les forces de l'ivresse ».

Les alchimistes parlent eux de le lutte du fixe et du volatil pour désigner les tensions à l'oeuvre dans le mystère de la création : en même temps, une force d'agrégation et une force de dissolution de la matière et de l'esprit, recomposent dans leur lutte permanente le mouvement à l'oeuvre dans la métamorphose des choses.

Leur iconographie a coutume de représenter cette lutte invisible au cœur des choses sous la figure d'un animal fantastique, paradoxal :

un "ouroboros", double serpent ailé et aptère se mordant la queue.

"Solve et Coagula" (Dissous et agglomère) est leur devise: on retrouve le paradoxe qui désormais embrasse une lutte -un jeu?-à l'oeuvre dans la pensée, dans l'histoire et la mémoire, dont notre regard s'ignore le vestige et l'étincelle.

Peut-être et dans l'étincelant sillon de la tradition alchimique, nous faut-il apprendre à "philosopher par le Feu".

Peut-être accorder, avec l'historien d'art Aby Warburg que « l'histoire de l'art pourrait être comprise comme l'histoire des diverses tentatives pour laisser quelque chose hors d'une image ».

S'invite alors une traversée de l'histoire des représentations,des croyances et du regard tendue par le déplacement poétique et politique d'une remise en jeu sensible et parfois discrète de leurs devenir-mémoire.

Cette traversée, bateau ivre et Nef de Fous, innerve les horizons divers et féconds que déclinent les collaborations que Nadia engage avec les lieux, les artistes, les penseurs, les poètes, les magiciens et parfois, les anachronismes et les jeux de cartes.

"Mnémonaute" : elle traverse le temps, les cristaux de la mémoire et des représentations qui finissent par sédimenter la part occulte et invisible des édifices de croyances et de fantasmes contemporains. Elle rebat le jeu d'une partie toujours en cours, reprenant au Bateleur, à l'alchimiste, au savant et au charlatan, leur commune affinité dans l'Art ancestral d'attiser le Feu.

Questionner l'Art de la Mémoire aujourd'hui à l'heure d'une culture de l'image virtuelle et de la mise en banque d'images du patrimoine universel, c'est interroger les destins de l'expérience et avec Walter Benjamin, se demander « Que vaut tout notre patrimoine culturel, si nous n'y tenons pas, justement par les liens de l'expérience ? »

Réintroduire le mot "magie" dans le champ des connaissances et des discours, c'est soulever une réflexion cruciale sur la puissance de la représentation et ses fantômes, depuis les maléfices antiques fondus sur des plaques de plomb jusqu'aux stratégies techno-scientifiques de gouvernement individuel, depuis les théatres de la mémoire à destination d'emprise magique du Moyen-Âge kabbaliste jusqu'aux sortilèges virtuels de la modernité et son lot de traçabilités obscures et d'algorithmes tout puissants, enfin depuis l'illusion de la perspective de la Cité idéale rêvée par la Renaissance jusqu'aux ruines urbaines les plus contemporaines à l'heure du Grand Paris.

 

C'est donc un Sortilège contemporain, brouillé par le clair-obscur pictural et politique d'une "magie" dont les Lumières au XVIIIème ont cru neutraliser l'efficace -et jusqu'à la légitimité du discours anthropologique-que Nadia réveille, aussi, au travers une histoire de Paris originale : une histoire non-linéaire et qui sait s'adjoindre l'anachronisme comme moteur d'une mémoire vivante, palimpsestueuse, qu''elle investit come une matrice poétique et subversive sur la page comme dans la ville, et dans leurs marges.

Paris devient le creuset alchimique d'une matière "fixe" -que l'histoire, l'archive, la patrimonialisation et ses discours travaillent à figer dans le cénotaphe de la Culture et comme un rempart fragile contre la mort- et d'un esprit "volatil", insaisissable qui court le temps comme prétentaine et dont on devine le parfum dans l'intraçabilité des croyances et des coutumes, des nuits qui se succèdent, des traditions orales et des ivresses populaires, des errances des poètes et des brigands qui depuis Villon jusqu'à Debord poursuivent le jeu d'une énigme individuelle, universelle, dont le dialogue se poursuit dans la ville comme rébus, à l'insu souvent de ceux qui la traversent.

Gage paradoxal de survivance de ce qui échappe à la thésaurisation écrite, la rémanence d'un toponyme dans la ville, la hantise d'une métaphore, la survivance d'un jeu de mots dans le règne littéral d'une signalétique dont la transparence est l'étalon, la surprise d'un geste qui s'ignore une filiation vivante : autant d'éclairs, de fulgurances, de traits d'esprits qu'un occultisme urbain sait conserver à raison de risquer à perdre.

Peut-être là la sagesse de l'alchimie qui nous apprend -à l'encontre préventive de notre culture toute entière rivée à la conservation littérale, matérielle- que la métamorphose a une intelligence qui lui est propre : celle qui sait que le jeu et la mort sont des alliés dans l'aventure d'un monde qui reste présent au même instant où il s'efface.

Images ? Persistances rétiniennes ou bien fantômes, les regards que nous inscrivons dans le temps et dans la ville, nous sont rendus à chaque instant gonflés de ceux qui nous précèdent et qui nous suivent. Ceci que Walter Benjamin soupçonnait au coeur de l'image dialectique en cet instant où “l'Autrefois rencontre le Maintenant dans un éclair pour former une constellation”.

La ville devient par l'enchantement du dialogue des temps mêlés, ce qu'Auguste Blanqui entraperçut mélancoliquement dans ce qu'il appelait "l'Éternité par les astres" : une révolution permanente. Une guerre occulte avec ses armées et ses remparts, ses carnavals et ses défaites, ses transactions imaginaires (dont il faut s'adjoindre les forces de l'ivresse).

Un zodiaque astro-politique, psychogéomachique où le clair-obscur, le sfumato, le théâtre d'ombres nous invite à confondre les certitudes imaginaires, à prendre la route la moins traçable, à risquer le détour et la traverse, l'enfance et la pirouette...pour ensorceler le sortilège, « désocculter l'occulte...et occulter tout le reste. »

Il reste toujours un abîme, heureux, qui sépare l'image de sa signification, n'en déplaisent aux nouvelles scolastiques. Les illusionnistes parlent dans leurs tours de "parenthèse d'oubli". Cette tâche aveugle, ressort sonore de ce qui souvent dans notre culture apparaît sous le voile de l'énigme ou du commerce -en ce sens qu'elle replie deux pôles d'apparence contradictoires, absence et présence, geste et puissance- permet le libre-échange des désirs, des regards et ce, dans la perspective d'une coïncidence promise mais toujours différée, différante.

Aussi, ce seuil dynamique de l'économie imaginaire, cette "table du Bateleur" où la circulation opère apparaît à juste titre escamotable: à la fois soupçon des aliénations les plus sévères et nonobstant creuset d'une liberté à l'oeuvre.

L'opération de l'image est le lieu d'un départ : il est donc question de travailler à inviter un écart.

Pour nous engager à la dérive... dérive en des méandres que le fleuve redouble à la surface, d'une écriture gardée sauve de toute saisie. Et que les Nautes ont mise-à-flot dans une devise.

"Fuctuat Nec Mergitur". Pour naviguer toujours.